dimanche 18 novembre 2007

APOCALYPSE STORIES



Quelques anecdotes piquantes concernant l'histoire et la saga d'"Apocalypse Now" de Francis Ford Coppola, le film aux mille histoires, toutes plus délirantes les unes que les autres.

Le scénario fut co-écrit avec John Millius, scénariste et réalisateur taxé à juste titre de "fasciste" (il mit en scène plus tard "Conan le Barbare" et surtout "L'Aube Rouge", virulent pamphlet anti-communiste absolument grotesque). Millius voulait célébrer le culte du surhomme au travers du personnage de Kurtz, ce que Francis Ford lui ne souhaitait guère, bien au contraire. Les idées fascisantes de Millius furent rapidement éludées par Coppola.

Le role du personnage de Willard fut proposé à Steve Mac Queen qui déclina bizarrement l'invitation. A cette époque, Mac Queen traversait une crise mystico paranoiaque qui l'avait rendu misanthrope. Il s'était éloigné des studios tournant néanmoins un navet ultime, "An Ennemy of the People", l'acteur se ridiculisant lui meme dans cette fable philosophique grotesque dont à peu près personne ne se souvient. Et c'est bien heureux !

Dans la version originale, le narrateur du film est Michael Herr, l'un des plus grands journalistes américains ayant couvert tout le conflit du sud-est asiatique.

Coppola débuta le tournage en mars 1976 aux Philippines. C'est Harvey Keitel qui interprétait le capitaine Willard. Au bout d'une semaine, Coppola excédé par les aternoiements et le caractère insupportable de Keitel vira ce dernier, au bord de la crise de nerfs, voire du meurtre.

Keitel est remplacé par Martin Sheen, auditionné auparavant, qui "colle" parfaitement à l'idée que se fait Coppola du personnage de Willard. Après quelques jours de tournage, Sheen est victime d'un infarctus en pleine jungle. A son chevet, Coppola lui indique qu'il se voit dans l'obligation de remplacer l'acteur. Ce dernier implore Coppola d'attendre son rétablissement, car selon lui, il tient là "le role de sa vie". Coppola accepte. Et Sheen avait raison: c'est bien le role de sa carrière, celui qui l'a fait entrer dans la légende !

Pendant ce temps, un cyclone sans précédent détruit tous les décors confectionnés par Dean Tavoularis. Coppola en profite pour tourner les scènes surréalistes des GI's et des prostituées mélancoliques. Mais tout reste néanmoins à reconstruire et celà coute très cher.

L'armée américaine ayant refusé de collaborer à la réalisation du film (considéré comme "portant atteinte à l'image de l'US Army"), Coppola a dealé la participation de l'armée philippine avec le dictateur Marcos. Le jour, on peint les hélicos au couleurs yankees, le soir on les repeint aux couleurs philippines !

Une révolte de guérilléros éclate contre le président Marcos et les hélicos disparaissent pour quelques jours, afin de réprimer les rebelles. Coppola est obligé d'improviser des scènes inédites, en attendant le retour des hélicos.

Le tournage continue avec un ravitaillement plus ou moins heureux. Par contre, la drogue circule à fond, tout ce beau monde est accro à la dope, en particulier Dennis Hopper. Un nombre incalculable de plans sont tournés. Le chef monteur s'entiche d'une des play mates du film. Complètement défoncé, il prend en "otage" tout ce qui a été tourné, menaçant de détruire toute la pellicule des scènes mises en boite, en l'échange d'une relation sexuelle avec l'actrice. Les négociations seront périlleuses, mais Coppola récupérera les précieuses bobines.

Le budget est explosé. Il n'y a plus un sou. La production veut stopper net le tournage. Coppola hypothèque alors jusqu'à sa dernière chemise afin de poursuivre la saga. Le film de guerre basique à l'origine, devient trip métaphysique et saga initiatique, aux accents nietzschéens. Coppola commence à admettre "qu'il ne dirige plus le film, mais que c'est son film qui le dirige".

Marlon Brando arrive enfin à Manille. Coppola est alors horrifié. L'acteur à qui il avait demandé de faire un régime drastique afin d'etre présentable en chef de guerre, est obèse comme une orque. L'on décide alors de filmer l'acteur au dessus du buste et avec une doublure lorqu'il est photographié de pieds ! Les séquences avec Brando seront réalisées en clair obscur par Vittorio Storaro, déja chef opérateur sur le tournage du "Parrain", dans le but de dissimuler le surpoids de l'acteur génial.

Brando est un emmerdeur chronique, conforme à sa réputation. Chaque fois qu'il doit interpréter une scène, il en demande la signification psychanalytique à Coppola. Ce qui se traduit par des heures de négociations à coté d'une bouteille et d'une quantité significative de drogue, les deux compères alors isolés dans la villa de Coppola ! Souvent Coppola improvise des séquences à la demande de Brando (la séquence du "New York Times", culte !).

L'acteur mythique et mystique est fasciné par la jungle. Par moments, il est saisi de crises de délirium, et part en hurlant se déshabillant, tout en courant dans la jungle! La plupart du temps, il "oublie" d'apprendre son texte. Les techniciens mettent en place des panneaux hors-champ, afin que Brando puissent les lire pendant les prises de vue. D'ou les yeux exhorbités de l'acteur devant les caméras à l'occasion de scènes inoubliables.

Coppola est lui aussi au bord de la folie. Sa femme Eléonor n'en peut plus, et demande le divorce. Francis Ford a eu lui ausssi une liaison avec l'une des "bunnies" de la scène dantesque de "la soirée Play Boy". Sa femme menace alors de quitter le plateau avec ses enfants qui ont participé au tournage. Le gosse qui lit le poème dans "la séquence française", est Gio Coppola, qui mourra de façon tragique en 1985. Dans cette longue scène très étrange, Gio récite un texte de Baudelaire, et Christian Marquand assène ce texte lourdement prémonitoire au vu des événements survenus en 1985 : "Ce poème est cruel, mais la vie est cruelle".

Aurore Clément et Christian Marquand interprètent les colons français. Ils n'auront pas la chance d'apparaitre à l'écran dans la première version du film présentée en 1979. Christian Marquand était alors à l'époque, l'amant de Marlon Brando.

Lorque le film est enfin achevé, 500 kilomètres de pellicule ont été imprimés. Impossible de réaliser le montage de manière classique. Coppola décide de copier les rushes sur des bandes vidéo. Il projette les images sur quatre murs distincts et réalise les surimpressions sur un moniteur vidéo. Il classe les séquences sur ordinateur. Puis, il assemble les images par ce procédé informatique inédit, et invente sans le savoir le système de montage utilisé de nos jours de manière tout à fait courante.

A moitié monté, sans la bande son qu'il n'a pas eu le temps de parfaire, le film est présenté à Cannes en 1979. Coppola fait une conférence de presse hallucinante, dans un état névrotique purement terrifiant. Malgré l'hostilité de Françoise Sagan, présidente du Jury, le film obtient la Palme d'Or, ex-aequo avec "Le Tambour".

Automne 1979. "Apocalypse Now" sort en salles, et c'est un triomphe mondial. Coppola est sauvé de la faillite et de la ruine ... pour trois ans.

En 1981, il réalise "One from the Heart", et dans des circonstances de tournage assez similaires, il investit toutes ses économies, mais cette fois, le film est un échec commercial retentissant. Il est cette fois totalement ruiné. Il sera obligé de réaliser des films de commande pour payer ses dettes astronomiques, tout en réussissant l'exploit d'en faire des films d'auteur. Il retrouvera enfin son autonomie financière grace au succès planétaire de son "Bram Stoker's Dracula" en 1992, modèle du genre et référence du gothique.

En 2001, il présente "Apocalypse Now Redux", version boostée et définitive du film qui passe d'une durée de 2h30 à 3h20, une version assez proche de ce qu'il souhaitait dès l'origine au montage. La chronologie est complètement alternée, de nombreuses scènes inédites y figurent, la séquence française est enfin visible, et la fin du film est amplement modifiée. Selon Coppola, le final d'"Apocalypse Now Redux" est beaucoup plus optimiste que dans la première version de 1979. Willard tuant Kurtz, c'est l'Homme qui s'émancipe de Dieu, trouvant ainsi lui meme sa propre voie, déterminant son libre arbitre, s'orientant de fait vers la sagesse supreme. Nietzsche, quand tu nous tiens !

Et effectivement, dans la version "Redux" de 2001, l'aviation américaine ne détruit plus le royaume de Kurtz ...


Moralité : VIVA COPPOLA !

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